Les origines du lexique français québécois (et laurentien)

S'il est vrai que le français québécois (et laurentien) partage l'énorme majorité de son vocabulaire fondamental avec le français hexagonal ou continental – ce qui assure d'ailleurs que les Québécois et les francophones d'Europe, des Caraïbes, de l'océan Indien et d'Afrique parviennent à se comprendre mutuellement, en dépit des différences d'accent (prononciation, prosodie, etc.) – il est également vrai que le français québécois contient de très nombreux termes (lexèmes) ou expressions qui ne sont pas (ou plus) connus ou utilisés en France et ailleurs en francophonie. Cet état de fait résulte surtout de l'histoire particulière de la langue française au Canada.

La plupart des ancêtres des Québécois contemporains sont venus des provinces de la France du Nord et de l'Ouest (Normandie, Picardie, Saintonge, Aunis, Poitou, etc.) et ils ont apporté avec eux leur patois local ou leur dialecte régional. Il faut se rappeler ici qu'en France, comme dans les pays d'Europe, la langue populaire (les dialectes régionaux et les patois locaux) a toujours existé aux côtés de la langue officielle. Donc, une partie des colons des XVIIe et XVIIIe siècles qui s'établissent en Nouvelle-France parle uniquement le patois, une autre partie parle uniquement le français et une dernière partie parle le français et le patois, mais les patois sont utilisés uniquement en famille et entre amis. Dès le début, le français est la langue de l'administration civile et religieuse. C'est également la langue des Filles du roi, ces orphelines envoyées en Nouvelle-France par le roi pour épouser les colons et peupler la colonie. Dès la fin du XVIIe siècle, les habitants parlent déjà une variété relativement unique de français et les patois n'existent à peu près plus, non sans laisser des traces dans le français de l'époque. Le français devient donc la langue ‘nationale' du futur Québec au moins deux siècles avant qu'il ne devienne la langue générale et nationale de tous les Français. Ce français de la Nouvelle-France sera surtout un français populaire mêlé de nombreux traits dialectaux, marqués surtout par les patois de l'Ouest et du Nord-Ouest de la France.

En 1760, les Britanniques défont les Français sur les Plaines d'Abraham à Québec et ils acquièrent la Nouvelle-France. Les autorités britanniques doivent alors composer avec une population catholique et de langue française, mais à partir de 1760, le français sera une langue sans statut. L'acte de l'Union de 1840 décrète d'ailleurs que seule la langue anglaise sera utilisée dans les documents de la législature du Canada-Uni. Ce n'est qu'en 1848 que le français sera reconnu comme langue légitime au parlement du Canada-Uni.

Il faut se rappeler qu'au lendemain de la Conquête, l'élite française et ceux qui en avaient les moyens ont quitté la nouvelle colonie britannique pour retourner en France et ce sont les Anglais qui occupent dorénavant les postes de commande. Durant toute la période du régime anglais, les écoles sont peu nombreuses et le niveau de scolarité très bas, car la majorité des habitants ne terminent pas les premières années du primaire. La majorité de la population est plus ou moins analphabète. On accorde peu d'importance à l'éducation. Les Anglais s'installent surtout dans les villes et l'anglais devient dès lors la langue dominante dans tous les secteurs, c'est-à-dire au gouvernement, dans la législature, dans les commerces, etc.

Suite à une première industrialisation dans les domaines du bois et du textile, celle du Québec s'est poursuivie grâce aux capitaux américains, ce qui renforce la présence de l'anglais. Cette prédominance de l'anglais sur le français n'a fait que s'accentuer puisque pendant plus de deux siècles, la langue de la classe supérieure et de l'élite au Canada français est l'anglais.

Surtout après la Première Guerre mondiale, les Canadiens-Français quittent la campagne et s'établissent dans les grandes villes comme Montréal et Québec. Ils travaillent pour des patrons anglais et plusieurs Canadiens-Français en arrivent à considérer que la connaissance de l'anglais leur apportera fortune et prospérité, comme à la bourgeoisie canadienne-française.

Dès le début du XIXe siècle, le français est dévalorisé. Cette vision négative, à cause de l'influence de l'anglais sur la langue française, a pour conséquence de faire naître chez les Canadiens-Français un sentiment d'infériorité par rapport aux Français et d'insécurité par rapport aux Anglophones. Il faudra attendre les années 1960, avec la Révolution tranquille du premier-ministre Jean Lesage et son équipe, pour que l'on commence à s'intéresser à l'éducation et que l'on se penche sur la question de la qualité de la langue française au Québec.

Revenons maintenant au lexique. Le lexique du français laurentien est constitué de trois couches. Si on symbolise le lexique de la langue par une pyramide à trois sections, la tranche supérieure (le sommet) représente la partie terminologique de la langue, la tranche centrale est la langue générale et la tranche inférieure est la base ‘régionale' ou topolectale. C'est évidemment à cette partie du lexique que nous nous intéresserons. En général, la base régionale du français laurentien, ou éventuellement de ses provenants de l'Ouest canadien, est composée d'emprunts à d'autres langues, telles que les langues amérindiennes ou les langues des autres immigrants de la région; de régionalismes à proprement parler, ceux-ci étant constitués 1) de dialectismes (termes issus des dialectes régionaux ou patois de France ou d'autres pays francophones), 2) d'archaïsmes (formes lexicales appartenant à un système disparu ou en voie de disparition; lexies absentes ou marquées comme ‘vieillies' dans la plupart des dictionnaires usuels), 3) de québécismes (ou canadianismes) ou de termes spécifiques à l'une ou l'autre des provinces de l'Ouest ou 4) des marques de commerce, des acronymes, etc.