Les autres constructions particulières

Dans les parlers laurentiens, les adverbes négatifs comme personne ou rien peuvent prendre le négateur pas : j'connais pas personne, i'a pas rien acheté, etc.

L'adverbe alors ou donc qui introduit une proposition de conséquence, comme dans Il n'y a pas d'autobus, alors/donc je suis venu à pied, est le plus souvent remplacé par la locution (ça) fait que, souvent prononcé [fak]: ...fait que c'est correct. En français mitchif, le que peut être effacé : Ça fait je penseras (= penserais) que Louis Riel était pas si coupable que ça! Ça fait là...après ça, ben le trouble a venu...

Les structures interrogatives directes et indirectes sont relativement complexes, mais elles sont semblables à celles des autres parlers laurentiens, à quelques exceptions près (surtout en français mitchif). Souvent, on utilise simplement l'intonation (montante) : Ça restaient icitte avant ? Pis mon Pépère (= grand-papa), i'parlait saulteux ? Cette intonation montante peut des fois être accompagnée de hein : I'était assez gros, lui, hein ?

Tout comme pour les autres variétés de français, les interrogatives totales (i.e. auxquelles on peut répondre par un oui ou un non) sont signalées par le groupe interrogatif est-ce que : Est-ce que t'as compris ? Le marqueur interrogatif le plus typique pour les interrogatives totales est -tu, postposé au verbe, tout comme pour les autres parlers laurentiens : J' peux-tu entrer? Tu viens-tu ? I'part-tu si vite ?, On y va-tu ? Vous avez-tu vos tickets (= billets) ? I' sont-tu arrivés ? Comme on peut le voir, cette particule s'emploie quels que soient le genre, le nombre et la personne du sujet de la phrase interrogative. Cette forme vient du -ti interrogatif, bien connu en France, et d'ailleurs, les locuteurs les plus âgés utilisent souvent ce -ti plutôt que la forme canadienne contemporaine -tu. Ce -tu/ti interrogatif s'emploie également dans les interrogatives partielles comme Où c'est-tu que tu restes (= habites) ?

Comme nous venons de le voir, les adverbes interrogatifs sont le plus souvent accompagnés de que et même de (ce que) c'est (qui/que) et que peut se prononcer qué [ke] ou être remplacé par quoi (souvent prononcé [kɔ]). C'est également vrai pour d'autres éléments interrogatifs : Qui qui vient ? ‘Qui vient ?'; Qui que t'as vu ? ‘Qui as-tu vu ?' Qui c'est qui va garder la maison ? Qui c'est que t'inviteras ? Comment ce que c'est qu'on dit ? Qu'est-ce ça veut dire ? Qué-c'est qu'i' t'ont dit ? Quoi-ce t'as compris ? Quoi-ce qu'on apprendait (= apprenait) ? Quoi-c'est t'en souviens ? ‘De quoi te souviens-tu ?'; Quò c'est que vous faites? etc. Comme on peut le voir dans les exemples suivants, les structures interrogatives indirectes sont identiques aux formes directes : Tu me demandais avec qui ce que Papa y-allait à la messe...; Tu connais-ti quò c'est qu'i' fait ? Je sais pas combien qu'i' ont dit d'animaux qu'i' ontvaient ‘Je ne sais pas combien d'animaux ils ont dit avoir' ; Je me demandais pourquoi qu'il s'était sauvé; Savez-vous où qu'i'reste ? Comment qu'on dirait bien ça ? J'sais pas quand est-ce que j'vais avoir rien à faire...; etc.

Il existe deux constructions interrogatives en français mitchif qui ne sont pas connues dans les autres parlers nord-américains. Lorsqu'une interrogative implique un certain choix, on ajoute oubendon (< ou bien donc) à la fin : Dis, c'était-ti Mémé (= grand-maman) qui faisait la cookery (= cuisine), oubendon ? T'en souviens-ti s'i' partait pour une journée, trois jours, une semaine, plus longtemps, oubendon ? Et lorsqu'une interrogative implique une certaine suite ou séquence dans le contexte discursif, on utilise l'expression eh ben, qui serait l'équivalent de alors. Ce eh ben peut être placé à divers endroits de la phrase : Ton père s'est marié deux fois... Avec qui la première fois eh ben ? Ton grand-père eh ben comment qu'i's'appelait ? Quand est-ce eh ben vous avez appris à danser la gigue ?

Mentionnons aussi qu'en français mitchif, la structure qui exprime la possession est distincte des autres parlers laurentiens. Dans ceux-ci, la possession est souvent exprimée par la préposition à plutôt que de : la maison à Paul, tout comme en français populaire de France. Mais en français mitchif, on exprime la possession en plaçant le ‘possessum' (l'entité possédée), toujours accompagné du déterminant possessif, à la droite du possesseur : Jean-Baptiste son chien ‘le chien de Jean-Baptiste'; Maman ses poules ‘les poules de Maman', etc. Cette structure correspond exactement à la construction possessive utilisée dans les langues algonquiennes et il semblerait donc qu'on a ici un autre cas d'influence des langues autochtones sur une variété de français canadien. C'est encore un autre aspect par lequel le français mitchif est dissident par rapport aux autres variétés de français laurentien. Comme nous l'avons vu, en français mitchif, les entités de possession inaliénable doivent toujours prendre un déterminant possessif. Ces deux structures possessives peuvent donc se cumuler : Mon père son père venait de Scotland ‘le père de mon père venait d'Écosse'.

Remarque

Il est à remarquer que dans une séquence comme « Jean-Baptiste son chien », il n'y a pas ni pause ni variation intonative entre Jean-Baptiste et son chien. Ce n'est donc pas comme en français standard « Jean-Baptiste, son chien... ».

Terminons cette discussion en signalant que la « physionomie de la phrase [en français laurentien] est fortement marquée par l'emploi de la particule (prononcée [lɑ] ou [lɔ]), qui apparaît en fin de groupe et sert à renforcer le mot précédent ou à remplir le rôle de marque d'hésitation : Quand que la boucane (= fumée) était modérée, là, les maringouins (= moustique) rentraient...; Si je veux être réaliste, là, pis aller avec mes enfants, qui déjà, là, tu sais, comme nous-autres, disons... Cette particule est inaccentuée et, de ce fait, ne se confond pas avec l'adverbe , et peut même apparaître à la suite de ce dernier, ou de l'adverbe ici : Quand ils sont arrivés là, là; elle va rester icitte, là... » ( Rochet, 1993, p. 13[1]).